10 juillet 2018 Actualités

Arnaud Gallizia et Marko93, « un parcours pour susciter la rencontre à travers l’art »

Entretien croisé avec Arnaud Gallizia et Marko93, les deux artistes qui ont coordonné le parcours artistique de l’Eté du canal 2018. Dix kilomètres le long de l’Ourcq entre Paris et Bondy où se mêlent street-art et art contemporain que les deux ambassadeurs du In nous présentent en avant-première.

Cette chaude matinée de juin, c’est à quelques pas du canal de l’Ourcq qu’on retrouve Arnaud Gallizia et Marko93 tout à côté de leur antre éphémère de la manufacture de tubes Pouchard, dont l’un des hangars pantinois a été pendant un mois la base arrière du parcours artistique que les deux compères artistes ont composé pour l’Eté du Canal 2018, le festival de loisirs en plein air de l’Ourcq. Pendant que le Sudiste Kan achève une de ses compositions de « street-pointillisme » qui prendra bientôt place sur le canal, ils nous ont longuement raconté la genèse et les coulisses de ce parcours qui mixe art contemporain et street-art.

 -Question bateau pour commencer puisqu’on est au bord du canal, expliquez-nous le pourquoi du comment de ce parcours artistique…

Arnaud Gallizia. A la base, il y a une rencontre entre le Comité Départemental du Tourisme et le studio de photographie Harcourt qui ont eu l’envie de travailler ensemble pour créer un parcours artistique le long du canal de l’Ourcq. Ensuite, parce qu’avec Marko, on a deux itinéraires artistiques un peu différents, on nous a demandé de mettre nos forces en commun pour mettre en scène ce parcours tracé entre la Porte de la Villette et Bondy.

Marko93. De mon côté, j’avais déjà travaillé par le passé avec le Comité Départemental du Tourisme pour créer des œuvres artistiques qui étaient le support de balades : il y avait déjà eu du graffiti, du collage, des installations artistiques. Mais, cette année, la barre est un peu plus haute puisque des artistes nationaux et internationaux –lire ci-dessous- ont été conviés à s’exprimer le long du canal au fil d’un parcours qui mélange le street-art –l’art de rue en français- avec des techniques artistiques plus classiques. Et, ce qu’on a voulu faire, ce n’est pas du tout un « fight » entre les deux mais bien une rencontre entre l’art contemporain et l’art de rue que nous représentons chacun à notre manière.

-L’idée du parcours, c’est aussi qu’il soit représentatif de la création en Seine-Saint-Denis ?

Arnaud Palizzia. Oui, et c’est un peu à l’image de ce que nous sommes aussi tous les deux. Moi, je suis un artiste qui s’est installé récemment en Seine-Saint-Denis et qui utilise des techniques assez classiques en travaillant principalement au fusain. De l’autre, il y a Marko93 qui est graffeur et qui est très identifié à Saint-Denis, sa ville, et au 93. Mais, comme lui, je me revendique complètement du « 9-3 » et de la diversité de sa création artistique.

-L’autre fil rouge de ce parcours est tracé par les photographies du studio Harcourt qui ont constitué une sorte d’inspiration commune pour les artistes invités ?

Marko 93. La ligne artistique du parcours, c’est effectivement le studio Harcourt. Et dans l’inconscient collectif, Harcourt c’est souvent une photo en noir et blanc d’acteurs, d’artistes ou même d’inconnus. Ce sont des images qui font partie de notre patrimoine culturel. C’est de cette manière que Daniel Eime, un artiste portugais a, par exemple, choisi à Bobigny d’installer un pochoir monumental de dix mètres représentant le visage d’un inconnu, en noir et blanc, mais travaillé avec la lumière en clin d’œil aux photos Harcourt. Il y aussi l’Américaine BKFoxx qui travaille entièrement à la bombe et a choisi de peindre le visage de Marion Cotillard à Pantin sur 15 mètres de haut. Parce que pour elle, Marion Cotillard, c’est un des visages de la France et donc des clichés Harcourt. Techniquement, ce qu’elle a fait est de toute beauté surtout lorsqu’on sait que c’est un travail fait à main levée, sans aucun repère. A côté de ça, on ne s’est pas interdit que la référence à Harcourt soit chahutée. Jo Di Bona, par exemple, au bassin de la Villette a déchiré des portraits Harcourt pour les recomposer. C’est un peu la touche de rock de ce parcours.

Arnaud Gallizia. En fait, si Harcourt a été une source d’inspiration pour les 13 artistes du parcours et qu’il fallait qu’on saisisse un certain lien avec le Studio, ça pouvait aussi être plus subtil. Dans mon cas, je vais exposer un paysage où prendra place la déesse Bachué avec beaucoup de personnages autour, parmi lesquels j’ai intégré des personnalités comme le sculpteur César qui ont influencé mon parcours et qui sont aussi passés derrière l’objectif d’Harcourt.

-C’est aussi un parcours qui résonne avec l’actualité…

Marko 93. Oui, Batsch qui est originaire de Seine-Saint-Denis et qui est très investi dans le graffiti a dessiné au Point Ephémère à Paris, un bébé d’origine africaine qui a les mains ouvertes vers le monde. Il avait envie, de cette manière, de passer un message d’accueil parce que lorsqu’il a repéré les lieux, il y avait énormément de migrants sur cette partie du canal. Il boucle aussi le parcours avec une énorme fresque de l’actrice Aïssa Maïga –à l’origine du livre-manifeste « Noire n’est pas mon métier » sur le pont de Bondy.

Arnaud Gallizia. En fait, il y a une diversité de manières de voir le monde qui est un peu à l’image de ce qui se fait en Seine-Saint-Denis avec des artistes de toutes origines ou venus d’endroits assez différents qui sont venus créer dans un cadre incroyable. Tout en relevant un challenge technique, qui était presque une aventure, puisque tous les artistes ont eu au maximum 20 jours pendant le mois de juin pour mettre en place leurs œuvres.

-Sortir l’art des musées, l’amener au plus près des gens, c’est une voie à suivre ?

Marko93. Il faut y entrer aussi ! Personnellement, j’ai déjà fait « trucs » avec des musées et je ne vois pas pourquoi je n’y aurai pas ma place. Après, moi, je pense que les artistes doivent être partout. Surtout, le plus important, dans ce qu’on propose cet été, c’est le projet artistique qui te fait « bander » et avancer. Le premier kif de tous les artistes réunis le long du canal, c’est de peindre dehors, d’offrir leur art. Les questions de visibilité, de reconnaissance par les galeries, les musées viennent après.

Arnaud Gallizia. Franchement, les artistes n’ont aucun contrôle là-dessus. Ce qui les anime, c’est l’envie de montrer, déjà, ce qu’ils savent faire, ce qu’ils veulent faire, ce qu’ils aiment voir. Et le parcours du canal répond à cette envie d’un partage et d’un moment agréable qu’on essaie de proposer au public. En fait, l’Eté du canal, c’est vraiment l’occasion de découvrir des œuvres artistiques dans une atmosphère de détente et de profiter du canal et de tout ce qu’il offre autour de lui.

Marko93. Oui, le canal, c’est bien sûr la symbolique d’un parcours qui relie Paris à la banlieue et c’est aussi une autre manière d’appréhender la ville lorsqu’on la parcourt en bateau. Voir des œuvres d’art d’un bateau pour ceux qui le feront de cette manière, ce sera d’ailleurs une expérience assez inédite.

-Marko, depuis vos débuts sur le canal dans les années 90, la façon de percevoir le street-art a en tout cas bien changé ?

Marko93: Oui, je me souviens d’une époque où je faisais des lettrages à la fin des années 80 et au début des années 90 sur le canal à Bobigny et où on nous jetait presque des pierres alors qu’aujourd’hui beaucoup de gens sont passionnés par le street-art.

Aujourd’hui, est-ce qu’il y a d’ailleurs toujours une frontière entre street-art et art contemporain ?  

Marko93. Là-dessus, je crois que dans l’art comme ailleurs, on aime les barrières et les boîtes pour caser les gens. Aujourd’hui, il y a le graffiti, il y a le street-art et il y a encore des gens qui ne veulent pas se mélanger… C’est pour ça que j’ai voulu sélectionner des artistes sur ce parcours avec des techniques complètement différentes. Mais, finalement, on est tous des artistes : on est des peintres, on peint avec nos mains, avec notre cœur et derrière ce ne sont que les gens qui font la différenciation. Mais, c’est vrai que tout ce qui vient du graffiti est encore infantilisé, pas trop pris au sérieux. Mais, ça commence à changer et notre parcours est là pour montrer ça aussi.

Arnaud Gallizia. Moi, tout ce que je sais c’est qu’un graffeur, une fois qu’il est très connu et arrive en galerie se définit comme artiste contemporain et qu’un artiste contemporain qui ne marche pas en galerie, va tout à coup se définir comme graffeur. Mais, la finalité est la même, c’est celle de l’artiste qui crée pour offrir à ceux qui vont le regarder…

Marko93. Oui et à la différence d’un musée où il y a toujours beaucoup de retenue, ramener l’art dans la rue va permettre de provoquer la rencontre. Sur le canal, les gens vont s’arrêter devant les œuvres, pouvoir se connecter. Et en plus, c’est gratuit !

Entretien réalisé par Frédéric Haxo

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De la Villette au pont de Bondy, l’art au fil du canal! le parcours c’est ici: https://www.tourisme93.com/ete-du-canal/canal-street-art.html

Sur des façades d’immeubles, des palissades de chantier ou même une coque de péniche, ce sont treize artistes qui composent le « P(H)arcourt artistique de l’Eté du Canal ». Entre le bassin de la Villette et le pont de Bondy, vous pourrez donc découvrir à vélo, à pied ou en bateau au fil de l’eau, les œuvres de Batsh, Semalao, Romano, Joachim Romain, Findac, Kan, Bkfoxx, Jo Di Bona, Alex, Daniel Eime et Le Mouvement. Sans oublier les deux maitres d’oeuvre du parcours Marko93 et Arnaud Gallizia qui ont également apporté leur touche personnelle à cette déambulation artistique.