« La Seine-Saint-Denis m’a adopté, comme moi je l’ai adoptée… »

Réalisateur de « Swagger » en 2016, documentaire sur la vie de onze collégiens d’Aulnay et Sevran, Olivier Babinet a depuis fait le tour du monde avec son film. Qui ne laisse jamais indifférent. Entretien avec un ambassadeur du « In » qui a le « swag. »

Olivier Babinet n’a que quarante-sept ans, mais il dit déjà –avec le sourire- qu’il peut « mourir tranquille… » Manière de dire que « Swagger » sorti en 2016, film-documentaire sur la vie de onze collégiens d’Aulnay et de Sevran a changé sa vie et continue de la changer puisque son film a fait le tour du monde et de l’hexagone (1) depuis sa sortie. Invité de festivals en projections dans les cinémathèques ou MJC, désormais traduit en vingt langues, « Swagger » n’est donc pas prêt de mourir. Et Olivier Babinet avec, qui regorge de projets.

-Depuis Swagger, vous n’avez pas cessé de faire voyager votre film en France, mais aussi un peu partout dans le monde ?

C’est vrai Swagger a beaucoup voyagé ! Un peu partout dans le monde, mais aussi en France. Fin février par exemple, j’étais encore à la Cinémathèque de Toulouse où il y avait une rétrospective de mes films, dont Swagger. Et bientôt, je repars en Chine et à Atlanta aux Etats-Unis. Avant cela, Swagger a eu les honneurs du Festival du film de Bollywood en Inde, il a aussi été présenté à San Francisco aux Etats-Unis, à Vancouver au Canada, au Mexique, à Baltimore et Chicago encore aux Etats-Unis et l’été dernier il a été projeté à New York lors du Hip Hop Film Festival à Harlem. Un rêve d’ado pour moi qui suis fan de cette culture hip-hop. En Europe, j’ai aussi fait une tournée en Serbie où pendant huit jours j’ai sillonné le pays un peu comme un VRP, à la rencontre de jeunes serbes francophones. Il a été aussi projeté en Italie, au Maroc. Et puis surtout, le film a été traduit en une dizaine de langues dans le cadre du « My French Film Festival. »

-Que retenez-vous finalement de toutes ces projections à travers le monde ?

C’est difficile de tout résumer évidemment… Mais, ce qui m’a marqué, c’est que ce film a touché les jeunes dans différents endroits du monde ou même de France parce qu’ils se sont souvent identifiés aux protagonistes de Swagger, aux onze jeunes d’Aulnay-sous-Bois et de Sevran. En Serbie par exemple, certains m’ont dit qu’ils comprenaient ce que les jeunes vivaient parce qu’eux aussi s’ils veulent « réussir » -enfin ne pas se contenter du salaire moyen en Serbie qui doit tourner autour de 500 euros- devront s’exiler comme les parents des jeunes de Swagger. Après, le film continue de provoquer des réactions très contrastées…

-C’est-à-dire ?

En fait, les spectateurs oscillent entre pessimisme et optimisme… J’ai le souvenir de deux mamies très bourgeoises qui se disaient en gros « ce n’est pas possible, comment a-t-on pu en arriver là » en sortant de la salle. Et puis, elles ont revu Swagger une deuxième fois et leurs préjugés ont sauté et elles ont plutôt ri, se sont amusées de la vision que les jeunes du film peuvent avoir de leur vie, de la vie en général. Il y aussi cet homme à Saint-Malo qui a tenu des propos très racistes et anti-jeunes à la fin d’une projection. Mais quand il a commencé à parler, les gens sont spontanément sortis pour le laisser seul avec sa haine. On a su ensuite qu’il avait dormi pendant la projection !

-En tout cas, vous êtes « étiqueté » Swagger et Seine-Saint-Denis jusqu’à la fin de votre vie ?

Oui, mais je me dis presque que je peux mourir tranquille après avoir fait Swagger ! Enfin, pas trop vite quand même parce que j’ai deux films en préparation : le premier sera une fiction, une histoire d’amour de deux êtres humains blessés par la vie qui finissent par se rapprocher. Il y aura Gustave Kerven et India Hair dans les rôles titres. Je viens de boucler la douzième version –sourire- du scenario et on tournera en octobre en Nouvelle-Aquitaine et en Normandie. Le deuxième sera une adaptation de la pièce « The monster in the hall » de l’auteur écossais David Greig. Mais, pour revenir à la question, je crois que la Seine-Saint-Denis et moi, on devait se croiser un jour ou l’autre : tout ça pour dire que je garde en mémoire un article du Parisien d’il y a une dizaine d’années, bien avant Swagger, où le journaliste avait écrit que je venais de Seine-Saint-Denis alors que je suis originaire de Strasbourg. Il avait dû penser au quartier parisien de Strasbourg-Saint-Denis en écrivant ! En dehors, de cette petite anecdote, je reste très lié aux 11 collégiens de Debussy. Et puis, je suis aussi ambassadeur du « In », un titre qui m’honore parce qu’au fil des années et des rencontres, j’ai tissé beaucoup de liens avec la Seine-Saint-Denis qui m’a littéralement adopté. Et moi, aussi je l’ai adoptée.

-Certains des héros de Swagger ont-ils voyagé avec vous lors des Festivals ou projections ?

Oui, en fonction de leur scolarité lorsque c’était possible… Sept sur les onze ont eu leur bac, donc ça demande de l’investissement ! Mais, oui on se parle régulièrement, je suis leur cheminement, celui de Régis qui commence à se faire une place dans le milieu parisien de la mode, celui d’Aaron qui veut faire du théâtre… Et lorsque les projections ont lieu en région parisienne, on essaie d’être au maximum ensemble : à la Villette par exemple ; nous avions été invités par des urbanistes autour du thème de la politique de la ville et ce qui m’avait frappé, c’est qu’ils voulaient tous rester en Seine-Saint-Denis, qu’ils voulaient changer les choses en restant à Aulnay ou à Sevran.

En dehors de ce lien presque indéfectible qui vous unit à la Seine-Saint-Denis, vous allez bientôt y « replonger » puisque vous êtes en 2018 le parrain d’Odyssée Jeunes –lire par ailleurs- un programme de voyages pédagogiques avec des collégiens…

Oui, je vais travailler avec des élèves du Collège Jacques-Prévert de Noisy-le-Grand sur un projet d’un mini-film sur les plages du Débarquement en Normandie, je ne connais pas encore le format, peut-être dix minutes, mais le sujet vaut le coup d’être creusé avec les jeunes. J’ai envie de les entendre sur la Seconde Guerre Mondiale, de les voir poser leurs regards sur ces plages du Débarquement. Ce n’est pas parce qu’on regarde de la télé-réalité qu’on ne peut pas avoir un avis sur le monde, son histoire. C’est pour ça que j’aimerais maintenant que Swagger soit diffusé sur le service public à une heure de grande écoute. Seulement, pour le moment, on n’y arrive pas.

-Pourquoi ?

Peut-être à cause de certains fantasmes qui rendent la Seine-Saint-Denis effrayante… En tout cas, on a tout essayé avec l’équipe du film. Une précédente Ministre de la Culture devait intervenir. Emmanuel Macron, avant son élection, avait aussi marqué son intérêt pour la diffusion du film dans les collèges de France, on verra bien…

-Quelle va être dorénavant la vie de Swagger ?

Je veux continuer de montrer ce film à un maximum de gens parce qu’il a changé le regard sur les jeunes des quartiers. Bien souvent lors de la tournée des MJC que j’ai pu faire, j’entendais à la fin de la projection des « Monsieur, les jeunes de Swagger, c’est nous ! » et ça c’est bien la preuve qu’on peut filmer la jeunesse de Seine-Saint-Denis ou d’ailleurs sans être caricatural.

Entretien réalisé par Frédéric Haxo

  1. Après sa projection à Cannes en mai 2016, Swagger a, entre autres, été projeté dans différents Festivals en Australie, Albanie, Argentine, Autriche, Angleterre, Allemagne, Danemark, Corée du Sud, Suisse, Portugal, Equateur, Pays-Bas ou encore aux Emirats Arabes Unis.

 

Odyssée Jeunes 2018 : action !

Depuis 2009, c’est un rendez-vous annuel attendu par les collégiens de Seine-Saint-Denis. Soutenu par le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, la Direction des Services Départementaux de l’Education Nationale de la Seine-Saint-Denis et la Fondation BNP Paribas, Odyssée Jeunes est un programme de subvention unique en France qui contribue au financement des voyages pédagogiques de collégiens. En 8 ans, Odyssée Jeunes a ainsi permis à 40 000 collégiens de participer à l’un des 1000 voyages éducatifs et culturels à travers la planète. En 2018, l’aventure continue et les voyages réalisés dans le cadre d’Odyssée Jeunes donneront lieu à des films ou des reportages photos. Un jury sélectionnera ensuite 3 reportages qui seront mis à l’honneur lors d’une remise de prix en juin prochain. Olivier Babinet, parrain d’Odyssée Jeunes 2018, aura lui un œil attentif sur les réalisations des cinéastes en herbe, allant jusqu’à accompagner le tournage, en mai prochain, des collégiens de Jacques-Prévert (Noisy-le-Grand) sur les plages du Débarquement en Normandie. « Je suis vraiment très curieux de savoir comment ils perçoivent ce moment particulier de l’Histoire contemporaine », sourit le réalisateur. Patience, le film sera bientôt prêt…

Plus d’infos : http://www.odysseejeunes.com/

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