14 décembre 2018 Actualités

Wael Sghaier, la Seine-Saint-Denis en 45 jours

En 2016, ce trentenaire a sillonné le département en long et en large à la rencontre de ses habitants. Deux ans plus tard, il a condensé ce voyage en un « film de vacances » inattendu. C'est à voir sans tarder... 

Wael Sghaier est un ambassadeur du In Seine-Saint-Denis qui se déplace en grande pompes… Ce qui ne veut pas dire qu’il a la folie de sa grandeur. Au contraire, tout au long des 60 minutes de son documentaire –lire ici – « Mon incroyable 93 », on voit plus souvent ses boots portées été comme hiver que son visage encadré par sa barbe et ses boucles brunes. Une discrétion qu’il revendique : « C’est vrai qu’on me voit peu tout au long de mon film, parce que ce qui m’intéresse ce n’est pas moi, mais les autres. » Ce que confirment volontiers d’autres ambassadeurs du In qui ont croisé sa route, un jour ou l’autre, comme Inès Seddiki, fondatrice de l’association Ghett’up à Stains : «Wael, avance toujours collectivement, ce qui fait que c’est toujours un plaisir de travailler avec lui. Et puis, il est toujours pétillant et fourmille d’idées. Des idées qu’il finit toujours par concrétiser parce qu’il a un côté débrouille qui le pousse à se lancer même s’il n’a pas forcément tous les atouts de son côté au départ. A côté de cela, c’est un énorme bosseur. » Exact parce qu’il a eu bien du mal à nous caser dans son agenda pris par la tournée des directeurs de cinéma prêts à programmer son film. Début décembre, il noircissait donc son calendrier pour 2019 avec la perspective de voir son film diffusé « dans toutes les bonnes salles de Seine-Saint-Denis, ensuite en Ile-de-France et à partir de mars en province où le film ira à la rencontre de la « jeunesse, ou pas ! »

Un enfant du canal

Grâce à son producteur, Nabil Habassi, fondateur de l’agence de productions audiovisuelles 60sfilmz à Pantin qui « m’a soutenu alors que je n’avais aucune idée de comment monter un film », il veut une fois de plus la jouer collectif.« L’idée, c’est au-delà de la simple projection du film, de parler de l’image que peut renvoyer un territoire, expliquer que les habitants peuvent être des acteurs de leur département, leur ville. Et, moi, je propose juste une autre image de la Seine-Saint-Denis, parce que je n’ai pas le pouvoir de la changer. » Enfin, il y contribue grandement. Et pas seulement derrière sa caméra. « Dès qu’il est question de valoriser un projet, qu’il soit porté par des jeunes ou des moins jeunes, il répond présent », raconte le Blanc-Mesnilois Moussa Kebe, autre ambassadeur du In et initiateur du concours d’idées « Go In Seine-Saint-Denis ». Pour moi, Wael, c’est un humaniste. On le sent très impliqué pour faire avancer les choses et modifier l’image extérieure de la Seine-Saint-Denis. Et il le fait bien en montrant ce que les médias faisaient déjà pour d’autres coins de France. Même moi qui ai grandi dans le 93, j’ai découvert plein de choses. » Doué pour la découverte, Wael Sghaier est en revanche moins pressé de se découvrir. On a donc eu le plus grand mal à le faire parler de lui pour ce portrait. Alors plutôt que de menacer de le torturer avec l’aiguille d’un badge du In-Seine-Saint-Denis, on a un peu biaisé en lui demandant de parler de lieux qui constituent « sa » Seine-Saint-Denis. Et là, il s’est un peu plus lâché en commençant par « le canal de l’Ourcq parce que j’ai grandi à quelques mètres de ses rives à Aulnay-sous-Bois. Ce canal a forgé mon imaginaire, mes envies de balade parce qu’on peut aller très loin en suivant l’Ourcq. » Et même remonter le passé. En entamant son périple en Seine-Saint-Denis en 2016, Wael pousse ainsi la porte des archives d’Aulnay-sous-Bois et tombe par hasard sur une photo où l’on aperçoit son grand-père au bord du canal. » A l’origine ses arrière grands-parents, côté maternel –les Harnois- avaient une maison de vacances à Aulnay qui est devenu par la suite la maison où il a grandi : « Ils habitaient Paris et cette maison leur a aussi servi de refuge au moment de la Seconde guerre mondiale pour fuir les bombardements. »

« Le Jean-Pierre Pernaut du 93 »

Lui aussi d’ailleurs est né à Paris, il y a 32 ans, mais c’était « parce qu’il n’y avait plus de place à la clinique du Blanc-Mesnil ! » Depuis, il n’est jamais très loin des rives de l’Ourcq. Il travaille même tout près des flots du canal à Pantin où il officie depuis deux ans comme chargé de communication au sein du MediaLab93, « l’incubateur coopératif des jeunes créatifs urbains. » Bref, il fait infuser des projets, sans forcément les mener à la baguette. Pas trop son genre, malgré son passé de musicien. Une transition un peu téléphonée pour nous amener à l’évocation d’un nouveau lieu qui l’a forgé même s’il n’est pas forcément classé au rayon des souvenirs enchanteurs et enchantés : « Le conservatoire départemental d’Aulnay ! J’étais en classe musicale pendant mes années de collège et ça reste « une des pires expériences de ma vie », plaisante-t-il à moitié. Comme c’était le conservatoire « départemental », ils avaient une certaine conception de la pédagogie de la musique classique qui ne correspondait pas forcément à l’ado que j’étais. » En contrepartie de son trauma, il sait quand même jouer de la contrebasse et n’a jamais perdu le gout festif de la musique. Comme celui lié à ce concert à l’Espace culturel du Parc à Drancy : « J’étais au collège et je me souviens d’y avoir vu le Zebda de l’époque de « Tomber la chemise », c’était mon premier concert et ça m’a donné l’envie de devenir programmateur musical. Ce que je fais aujourd’hui avec Mains d’œuvres à Saint-Ouen, dont j’ai croisé la route lorsque j’ai travaillé deux ans au sein du MAAD 93 –le réseau des musiques actuelles amplifiées en développement en Seine-Saint-Denis. NDLR. Je programme aussi bien du rap, que du garage rock comme les Blankok Brothers de Blanc-Mesnil qui apparaissent dans mon film. »

« La Seine-Saint-Denis, c’est tellement de rencontres, tellement de gens qui agissent pour que ce département bouge et évolue positivement que je pourrais presque en faire un documentaire chaque année ! »

De vrais personnages comme bien d’autres qui nourrissent son documentaire. « Mon kif, dit-il, ce serait d’être le Jean-Pierre Pernaut de la banlieue ! J’ai envie d’être celui qui parle positivement de la Seine-Saint-Denis. De toute façon, il y a déjà assez de gens qui en parlent négativement. Moi, mon regard n’est pas naïf sur la Seine-Saint-Denis parce que j’y ai grandi, je connais sa réalité, mais je veux montrer à grande échelle ce que les médias ne montrent pas, ou pas assez. » Ce qui passe donc par des visages et des sentiments. « Pour moi, poursuit-il, les gens sont le premier patrimoine d’un territoire, ce sont les habitants qui construisent un lieu, son identité. Moi, je me nourris de mes rencontres. C’est incroyable par exemple de voir l’émotion des gens lorsqu’ils croisent la transhumance des moutons à la Courneuve ou à la Bergerie des Malassis à Bagnolet. C’est comme de la magie : chacun te dit « ah ça me rappelle trop de souvenirs dans mon village natal ou celui de mon oncle… »Du coup, grâce à cette séquence émotion, on lui a arraché un dernier souvenir personnel : « Les moutons de Seine-Saint-Denis me font penser à ceux du village de ma grand-mère paternelle en Tunisie, près de Sousse. » La suite, il nous la racontera sûrement plus tard. Parce que Wael Sghaier n’a pas fini de raconter la Seine-Saint-Denis : « J’ai fait tellement de rencontres au cours de ce voyage et puis il y a tellement de gens dans ce département qui m’impressionnent, qui créent des choses, les font avancer sans rien demander à personne que je pourrai presque faire un nouveau doc chaque année… »

Frédéric Haxo

(1) Avant-première au Cinéma Le Studio à Aubervilliers, le 21 décembre. Renseignements et réservations au 09.61.21.68.25 ou par mail lestudio.billetterie@gmail.com. Web : lestudio-aubervilliers.fr